Trente coups de cloche ont retenti peu après minuit près de Tchernobyl pour marquer le trentième anniversaire de la pire catastrophe nucléaire de l’histoire: l’explosion le 26 avril 1986 du quatrième réacteur de la centrale ukrainienne V.I. Lénine.

Les survivants se recueillent chaque année dans l‘église St. Michael de Slavutych, la ville construite après le drame pour accueillir une partie des près de 350.000 personnes évacuées de ce qui constitue toujours une zone d’exclusion.

Natalya, une ancienne salariée de la centrale, est l’une d’entre-elles: “Je rends hommage aujourd’hui à ces gens, ces employés qui travaillaient avec moi. Je rends hommage à mon fils et mon mari qui nous ont quitté”, dit-elle.

A Kiev, à une centaine de kilomètres de Tchernobyl, les commémorations vont se poursuivre toute la journée.

Si l’explosion n’a fait qu’une trentaine de victimes directes, les effets de la radioactivité auraient provoqué plusieurs milliers de morts prématurées. Le bilan humain fait toujours débat. Un rapport de l’ONU publié en 2005 évoque 4.000 décès dans les pays les plus touchés: l’Ukraine, la Biélorussie et la Russie, alors républiques soviétiques. Pour l’ONG Greenpeace, la tragédie a fait 200.000 morts et contaminé de larges régions d’Europe.

Le “sarcophage” de béton bâti à la va-vite en 1986 au-dessus du réacteur accidenté menace de s‘écrouler. Une gigantesque arche en acier financée par la communauté internationale sera opérationnelle fin 2017.

VIDÉO. « Rien que le silence »: Reportage à Tchernobyl 30 ans après la catastrophe

TCHERNOBYL – [Le reportage de Sebastian Christ, journaliste au Huffington Post allemand, qui s’est rendu à Tchernobyl il y a quelques jours]. Je ne sais pas ce que je vais devoir affronter.

Là-bas, à quelques minutes à peine de voiture, habite un ennemi contre lequel on ne peut pas lutter. On ne peut pas le voir, ni le sentir, ni le goûter. Et pourtant il est partout.

Je repense à ce que raconte la lauréate du prix Nobel de littérature 2015, la Biélorusse Svetlana Aleksievitch. À ses récits sur les vétérans d’Afghanistan qui, au printemps 1986, ont été envoyés pour les travaux de déblayage du réacteur accidenté de Tchernobyl, et qui se sont mis à vomir leurs organes après deux semaines de dégradation physique, avant d’être enterrés sous des plaques de plomb comme « déchets radioactifs ».

Et c’est ainsi que je me retrouve de bon matin à Kiev, au nord de la place Maidan, et que je me sens brusquement très Allemand. La peur de l’incontrôlable s’empare de moi, la terreur de l’Apocalypse. Ça fait un peu cliché mais je me souviens de l’étrange ambiance de fin du monde qui régnait à l’époque en Allemagne.

Une atmosphère de fin du monde

Aujourd’hui encore, beaucoup de gens âgés sont persuadés que la catastrophe qui a frappé le réacteur nucléaire a entraîné une augmentation des cancers. « Avant, les gens mouraient rarement du cancer. Maintenant, on en entend parler partout », entend-on dans ma propre famille.

C’est dans l’ancienne République fédérale d’Allemagne que les réactions à la catastrophe nucléaire ont été les plus vives.

A l’inverse de ce qui s’est produit en Ukraine, dont les frontières englobent pourtant une partie de la région contaminée, y compris le réacteur lui-même. A Tchernobyl, on a continué à produire de l’électricité jusqu’en 2000. Les travailleurs s’exposaient volontairement aux radiations résiduelles dans les parties encore intactes de la centrale.

Visites dans la zone contaminée

Depuis le début du XXIe siècle, des visites guidées sont organisées dans la zone contaminée.

Le soleil brille. La température devrait grimper aujourd’hui jusqu’à 18°. Le guide accueille les nouveaux arrivants: obligation d’enfiler des chaussures solides, des vêtements à manches longues et un pantalon. Eviter, si possible, d’enlever son manteau. Ne pas quitter le chemin. Surtout, de ne pas toucher la terre sablonneuse, couleur brun sombre.

« Aujourd’hui nous ne visiterons que les zones qui n’ont été que faiblement irradiées », nous rassure le guide, un jeune Ukrainien aux cheveux courts et foncés. Il a tendance à faire de l’humour noir. « Naturellement, il y a des endroits qui ont été plus fortement irradiés », explique-t-il, « mais ils sont réservés aux chercheurs. Et peut-être à quelques touristes russes. »

Je ris. J’ai le sentiment que je dois en rire.

« Le sable est empoisonné maintenant. »

La catastrophe de Tchernobyl a eu lieu voilà exactement trente ans. À 1 h 23, le 26 avril 1986, un exercice de réaction d’urgence mal mené a déclenché une explosion qui a entièrement détruit le réacteur numéro quatre du complexe de production électrique.

Les nuages radioactifs ont dérivé à travers l’Europe et contaminé les sols, même à des milliers de kilomètres. Encore aujourd’hui, il est déconseillé de cueillir des champignons dans certaines régions du sud de l’Allemagne.

À l’époque j’étais si jeune que n’allais pas encore à l’école. Et pourtant, chez moi, en Hesse, j’avais ressenti la soudaine panique qui s’était abattue sur le salon de nos voisins quand l’annonce d’un accident nucléaire d’envergure encore inconnue était apparue sur les écrans de télévision.

Tchernobyl a été le premier évènement de l’Histoire du monde qui a eu de l’influence sur ma vie. Nous avions dorénavant l’interdiction de jouer dans les bacs à sable des environs. J’ai demandé pourquoi à la mère de mon meilleur ami.

« Le sable est empoisonné maintenant, et il va le rester longtemps », a-t-elle répondu. « Quand est-ce qu’il ne sera plus empoisonné? » ai-je demandé. « Peut-être que jamais. »

Nous sommes allés faire du vélo dans la rue (mon père venait d’enlever les roulettes de ma bicyclette). Nous avons bricolé des mégaphones avec des rouleaux de PQ vides, et nous nous en sommes servis pour avertir les autres enfants du voisinage du poison invisible.

Symboles de l’atome au jardin d’enfant

Au jardin d’enfant, j’assemblais des blocs de construction pour reproduire le symbole de l’atome que j’avais vu au journal télévisé. Les maîtresses étaient terrifiées de voir à quel point de petits mômes avaient soudain acquis une conscience politique.

J’ai gardé très longtemps en moi le bruit du crépitement des compteurs Geiger. C’était aussi l’un des trucs que l’on entendait tout le temps à la télé à l’époque.

Et soudain, à plus de cent kilomètres au nord de Kiev, le revoilà. Ce crépitement du compteur que le guide a apporté avec lui.

Finalement, un signal d’alarme retentit: le terrain sablonneux brun sombre devant le jardin d’enfant abandonné près de la ville de Tchernobyl irradie encore plus de dix microsieverts. Un chiffre presque soixante-dix fois plus élevé que les moyennes observées dans les grandes villes européennes.

Il y a encore des gens qui vivent à Tchernobyl

Les rues ont été décontaminées grâce au travail laborieux de centaines de milliers de personnes. Dans la ville même, un réseau de tuyauteries aériennes alimente les habitants en eau fraîche. Une pensée me traverse l’esprit: « S’il y a vraiment des gens qui vivent ici, ils doivent vraiment se sentir comme des astronautes. »

Et, en effet, plusieurs milliers de travailleurs vivent ici, responsables entre autres de la mise à la ferraille des trois réacteurs de Tchernobyl qui n’avaient pas été détruits. La centrale est à dix minutes de voiture. C’est notre prochain arrêt.

Les ouvriers travaillent au démantèlement des installations, mais pas plus de quinze jours d’affilée. Nous en rencontrons un groupe qui prend sa pause du déjeuner. Ils marchent les uns derrière les autres, sans jamais quitter la nouvelle route asphaltée.

Dans la zone irradiée, c’est le royaume des animaux

Dans un des chenaux d’alimentation de l’ancien bassin des eaux de refroidissement nagent des milliers de truites. Vues du dessus, elles font penser à un banc de guppys dans un aquarium.

Au milieu du banc, un silure de plus de deux mètres de long fait sa ronde. Ici, les poissons peuvent proliférer sans être dérangés: il ne viendrait à l’idée de personne de venir pêcher dans le coin. Dans les bois contaminés, d’innombrables meutes de loups se sont acclimatées. Il y a même de nouveau des ours dans les parages.

Nous approchons du réacteur accidenté par une longue route en courbe. A 200 mètres du bâtiment, nous avons le droit de nous arrêter ici quelques minutes. Puis le guide nous presse de remonter dans le bus.

Dans les jours qui ont suivi l’explosion, le nuage radioactif a d’abord dérivé vers le nord. Les premières pluies sont tombées sur une région longeant la frontière actuelle entre l’Ukraine et la Biélorussie. C’est là qu’aujourd’hui encore se trouvent les zones les plus fortement contaminées.

Traversée de la ville-fantôme

Pripet en fait partie. La ville avait été construite en 1970 pour les travailleurs de la centrale nucléaire.

Cinquante mille personnes vivaient ici, dans une aisance relative: elles étaient bien payées, et même sous le règne de l’économie de pénurie soviétique, on trouvait dans les magasins de la ville tout ce dont les citoyens du reste de pays ne pouvaient que rêver.

Pendant des jours entiers, les habitants de Pripet ont été laissés dans l’ignorance de la gravité de l’accident. Ils étaient en train de se préparer aux réjouissances de la Fête du Travail quand des soldats ont débarqué, et leurs ont ordonné de ne prendre avec eux que leurs possessions les plus essentielles.

Il n’était question que de devoir passer quelques jours ailleurs.

Mais ils n’ont eu droit de revenir que quelques minutes, plusieurs mois plus tard, pour récupérer leurs effets. Aujourd’hui, Pripet est une ville fantôme.

Un mémorial à l’ère de l’atome. Ici, l’humanité fait désormais partie de l’Histoire à cause de ses propres défaillances.

https://www.instagram.com/p/BDyWJ1XPR-d/embed/captioned/?v=6Notre visite commence sur la place centrale, bordée des trous béants des ruines de béton. « Là-bas, c’était l’hôtel, ici le restaurant. Les Soviétiques avaient un côté très pratique: le nom du restaurant, c’était ‘Restaurant’ », commente le guide.

Des lampadaires bizarrement disloqués rouillent le long des rues. Un chien sauvage court entre les immeubles en préfabriqué. Il n’y a plus aucune trace de vie humaine, excepté les minibus de touristes qui passent régulièrement par ici.

https://www.instagram.com/p/BDyVm0GvR9L/embed/captioned/?v=6Les rues sont recouvertes de mousse et les racines des arbres percent l’asphalte. La Nature contaminée s’empare de nouveau, peu à peu, de la ville que les hommes avaient construite ici. Tout ce que les habitants ont dû laisser est éparpillé dans les immeubles à l’abandon.

Les décombres de la civilisation, parfois réarrangés par les touristes pour que ça rende mieux sur les photos.

Ce jour-là, même le bruit des oiseaux a quelque chose d’oppressant: on les entend d’autant mieux qu’il n’y a absolument rien d’autre à entendre. Plus de cris d’enfants. Pas de bruits de moteur, pas de voix, pas de musique.

Rien que le silence.

En beaucoup d’endroits, on peut encore constater que Pripet a dû être jadis un lieu de vie agréable et même joli. Un endroit que les habitants n’ont pas dû quitter de bon cœur. Avec un parc d’attractions décoré avec amour, qui devait être inauguré le 1er mai 1986 et dont les installations pourrissent désormais au soleil.

https://www.instagram.com/p/BDyVIx_PR8Z/embed/captioned/?v=6Nous visitons un stade de foot qu’on ne peut plus identifier que grâce à ses tribunes: l’aire de jeu a depuis longtemps été transformée en petite forêt, avec des bouleaux aux troncs minces qui s’élancent vers le ciel. Un jeune couple d’Italiens dans notre groupe fait des selfies sur les banquettes pourries: des baisers sur fond de ruines.

Dans une vieille piscine, nous marchons sur des tessons de céramique. Peut-être serons-nous les derniers humains à pouvoir nous balader dans le gymnase adjacent. Le toit n’est plus étanche. Une odeur de moisissure et de putréfaction flotte dans l’atmosphère, tandis que les lattes en bois du plancher se décomposent lentement.

Est-il possible qu’en cet endroit des enfants à peine plus vieux que moi aient pu suivre leurs cours de gym?

Et de quoi me souviendrais-je encore, si j’avais dû quitter mon pays natal à six ou sept ans, sans jamais pouvoir y retourner? Les enfants qui ont vécu cela sont-ils des « réfugiés de l’atome »?

Le chauffeur du bus fait tourner le moteur. Les autres attendent. L’Allemand du groupe s’est promené dans Pripet contaminée plus longtemps que tous les autres.

Je sais que je dois m’en aller.

Je sais aussi que je serais volontiers resté.

Et cette fois-ci, ce n’est pas l’envie de l’Apocalypse.

C’est juste la conviction qu’ici, il est possible d’apprendre beaucoup de choses utiles pour notre avenir.

Ce blog, publié à l’origine sur le Huffington Post allemand, a été traduit par Uta Becker pour Fast for Word<.

Lire aussi : • BLOG – La conférence environnementale le jour « anniversaire » de Tchernobyl: plus qu’un symbole

• Tchernobyl, le Pompéi soviétique

30 ans de Tchernoby

Le mardi 26 avril, à 20 h 30, au cinéma Utopia de Toulouse, pour les « 30 ans de Tchernobyl », projection-débat avec les Amis de la Terre autour du film-documentaire de Micha Patault et Sarah Irion Are Vah !

Trente ans après Tchernobyl et cinq ans après Fukushima, la ligne politico-industrielle du nucléaire français n’a pas changé d’un iota et dans une véritable fuite en avant, le groupe AREVA, soutenu par l’État et EDF, poursuit à grand frais ses projets : en Finlande, à Flamanville, au Royaume-Uni mais aussi en Chine et en Inde où la construction prévue de six EPR, en bord de mer sur une zone sismique, suscite une très forte hostilité de la population.

Les leçons de Fukushima et de Tchernobyl

Yann Verdo / JournalisteL’accident nucléaire 11 mars 2011 Fukushima déplacé seul 160.000 personnes. Il tôt contamination traduira hausse cancers, notamment thyroïde.
  • L’accident nucléaire du 11 mars 2011 à Fukushima aura déplacé à lui seul 160.000 personnes. Il est encore trop tôt pour dire si la contamination se traduira par une hausse des cancers, notamment de la thyroïde.

Trente ans après la catastrophe de Tchernobyl, cinq ans après celle de Fukushima, nombre d’études scientifiques ont cherché à mesurer l’impact d’un accident nucléaire.

Vendredi, cela fera cinq ans jour pour jour que le tsunami consécutif à un séisme au large provoquait l’emballement et l’explosion de trois réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Un « anniversaire » qui, hasard du calendrier, se doublera le 26 avril de celui des trente ans de Tchernobyl. Avec le recul, que peut-on dire de l’impact d’un accident nucléaire majeur sur les plans écologique, sanitaire et social ? Passage en revue des principales conclusions.

. Des populations animales décimées

Les deux courtes vidéos d’Anders Moller, du laboratoire Ecologie systématique et Evolution (université Paris-Sud), sont saisissantes. Chacune montre un coin de campagne de la région de Fukushima. Les images sont quasi les mêmes. Seule la bande-son ­diffère : dans la vidéo tournée en zone non contaminée, on entend des chants d’oiseaux ; dans l’autre, un silence assourdissant. Un silence de mort.

De fait, une étude réalisée à Fukushima sur les oiseaux a montré que la quinzaine d’espèces présentes dans une zone contaminée avait un taux de survie de 30 %, bien inférieur à celui prévalant dans une zone saine. Même dans les cas où l’irradiation ne provoque pas de maladies mortelles, les populations de diverses espèces animales (oiseaux ou autres) peuvent s’amenuiser rapidement, jusqu’à disparaître tout à fait. Qu’un petit rongeur souffre par exemple de cataracte, l’une des maladies radio-induites constatées chez les liquidateurs de Tchernobyl, et ses chances de trouver un(e) partenaire pour se reproduire diminuent considérablement.

Cependant, l’impact d’un accident nucléaire sur la faune et la flore reste difficile à évaluer. Un point, notamment, fait polémique. Les études de terrain conduites à Tchernobyl ont montré une sensibilité de la faune et de la flore aux radiations de 5 à 10 fois plus forte que ne l’indiquaient les expériences en laboratoire. Pourquoi ce décalage ? La raison en est probablement, explique Jean-Christophe Gariel, directeur de l’environnement à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), que les études de terrain sous-estiment la dose réellement absorbée. En particulier, seule la contamination externe, liée à l’exposition aux rayons ionisants, est prise en compte. La contamination interne provoquée par l’inhalation ou l’ingestion de substances contaminées est ignorée. A Fukushima, une nouvelle étude, réalisée l’an dernier par l’IRSN et le laboratoire d’Anders Moller, s’est attachée à évaluer la dose totale (interne et externe). Portant encore une fois sur les oiseaux, elle a montré que 90 % des 57 espèces passées au crible avaient été exposées à un débit de dose supérieur à 40 micrograys par heure, seuil au-delà duquel la reproduction peut-être altérée.

. Des Cancers thyroïdiens en hausse

De toutes les maladies radio-induites – cancers endocriniens, leucémies, troubles cardio-vasculaires, cataractes… –, Elisabeth Cardis (du Centre de recherche en épidémiologie environnementale de Barcelone) et Jean-René Jourdain (de l’IRSN) se sont attachés au cancer de la thyroïde chez l’enfant. La thyroïde, tout particulièrement au très jeune âge, est en effet l’un des organes humains les plus radiosensibles.

S’agissant de Tchernobyl, leurs conclusions ne laissent guère de doute. Il suffit de superposer les cartes relatives à la distribution géographique des doses et à l’incidence des cancers de la thyroïde pour constater que l’explosion du 26 avril 1986 a provoqué dans les années qui ont suivi une montée en flèche de cette pathologie. Entre 1986 et 2005, plus de 6.800 cas de cancer de la thyroïde ont été recensés dans les trois ­ex-Républiques soviétiques (Biélorussie, Ukraine et Russie) les plus touchées. Ce cancer ­présentant un très bon taux de survie, ces 6.800 cas n’ont heureusement débouché sur presque aucun décès.

Mais le bilan sanitaire de Tchernobyl n’en est pas moins lourd. Il a été certainement aggravé par l’état de délabrement et l’impéritie des dirigeants de l’Union soviétique d’alors. Aucun dépistage systématique n’a été mis en place ; surtout, on n’a pas fait distribuer aux petits Biélorusses et Ukrainiens des comprimés d’iode pour saturer leur thyroïde et l’empêcher ainsi de s’intoxiquer : dans nombre de cas, les cancers ont été provoqués par l’ingestion de lait contenant de l’iode radioactif.

Le Japon des années 2010 n’est pas l’Union soviétique des années 1980, et le bilan sanitaire de Fukushima sera sans doute moins lourd. Le Japon a notamment pris toutes les mesures nécessaires (restrictions à la commercialisation, entre autres) pour éliminer un maximum de sources de contamination interne. Il a aussi mis en place un dépistage systématique, les 360.000 enfants de 0 à 18 ans de la préfecture de Fukushima devant subir des radiographies régulières. Les premières données, portant sur la période 2011-2014, ne sont pas conclusives. Le cancer de la thyroïde ayant un délai de latence très long (au moins 3 ans), il faut attendre, avant de se prononcer, que les phases ultérieures de la campagne de dépistage aient mis en lumière, ou pas, une hausse de l’incidence.

. Des déplacés inégalement traités

La « triple catastrophe » du 11 mars 2011 (séisme/tsunami/accident nucléaire) a déplacé au total 340.000 personnes, dont 160.000 pour le seul accident nucléaire qui a contaminé près de 1.800 km2 de terrains. Mais celui-ci a eu des conséquences sociales plus lourdes que le tsunami, analyse Reiko Hasegawa, chercheuse associée au Medialab de Sciences po Paris. Ce déséquilibre se lit notamment dans le nombre de décès indirects – suicides, maladies aggravées par l’absence de soins… – imputables à l’un et l’autre : il est 1,5 fois plus élevé pour l’accident nucléaire. 90 % des presque 2.000 décès indirects qui lui sont liés concernaient des personnes âgées de plus de 65 ans. Ce sont également elles, en très grande majorité, qui ont accepté de revenir dans les trois villes pour lesquelles l’ordre d’évacuation a été levé. Une forme de retour non durable puisque ces seniors, d’ici à quelques années, auront besoin des soins de jeunes actifs (médecins, infirmiers, etc.) qui, eux, n’ont pas souhaité revenir.

Pour la chercheuse de Sciences po, cette différence d’impact tient à la façon dont les déplacés ont été gérés par les pouvoirs publics. Alors que les victimes du tsunami ont eu le choix entre reconstruire leur maison sur les ruines de l’ancienne ou refaire leur vie ailleurs, celles de l’accident nucléaire ne se sont pas vu offrir d’autre possibilité que de revenir dans leur lieu d’origine, une fois la zone décontaminée. Mais les polémiques anxiogènes liées à la question des seuils de décontamination (lire ci-dessous) ont divisé les personnes concernées par un possible retour, ce qui a aggravé la destruction des solidarités familiales ou communautaires observée dans toute catastrophe

Pour aller plus loin

ANALYSE Tchernobyl : la grande remise en question
> A Fukushima et Tchernobyl, la nature a repris ses droits

Tchernobyl a-t-il provoqué des cancers en France ?

LE MONDE Gary Dagorn

Une jeune femme enceinte contrôle les légumes d'une épicerie à l'aide d'un appareil scientifique de mesure de radioactivité lui permettant de vérifier qu'aucune contamination radioactive n'apparaisse sur ces produits de consommation, le 16 mai 1986, à Strasbourg, suite à l'accident de Tchernobyl.

Le « nuage radioactif » venu d’Ukraine ne s’est certes pas arrêté à la frontière, comme l’assuraient avec aplomb les autorités françaises dans la foulée de l’accident nucléaire qui secoua l’Europe le 26 avril 1986, mais il n’a eu que peu de conséquence sanitaire, contrairement à la croyance populaire ancrée depuis trente ans.

Pourquoi ? Deux éléments permettent d’expliquer les faibles conséquences sanitaires : le niveau de contamination des sols et de l’air en France et l’amélioration du diagnostic du cancer de la thyroïde.

La contamination radioactive en France est restée faible

Le survol du nuage radioactif de Tchernobyl du 30 avril au 3 mai a diffusé dans l’air et sur les sols français un certain nombre d’éléments radioactifs tels que l’iode 131 ou le césium 137. Une reconstitution des dépôts de césium 137 réalisée d’après les relevés de mai 1986 montre que la France a été inégalement touchée par ces dépôts. Les deux tiers ouest du pays ont une radioactivité comprise entre 0 et 2 000 becquerels par mètre carré (Bq/m²), tandis que tout l’est français monte à des taux allant de 2 000 à 20 000 Bq/m², certaines zones allant jusqu’à 40 000 Bq/m².

Les relevés sur les aliments (légumes, viande, lait, etc.) ont montré une radioactivité allant jusqu’à 1 000 Bq/kg, selon le Service central de protection contre les rayonnements ionisants. L’association Criirad assurait quant à elle avoir relevé à l’automne 1987 une radioactivité de 24 000 Bq/kg dans certains champignons.

Si de tels taux sont supérieurs aux taux de radioactivité naturels, ils restent toutefois très faibles et insuffisants pour poser un problème sanitaire. A titre de comparaison, la radioactivité naturelle dégagée par un corps humain de 70 kg est d’environ 8 500 becquerels. Nous recevons donc plus de radioactivité naturelle provenant de trois corps humains avoisinants qu’en ingérant un kilogramme de champignons parmi les plus contaminés de France en 1987.

Certains endroits en France restent toutefois plus radioactifs que la moyenne en raison de dépôts accumulés. C’est le cas de certaines zones montagneuses des Alpes, où la Criirad a mesuré une radioactivité allant jusqu’à 154 000 Bq/m². Une exposition de plusieurs heures à une telle radioactivité se traduit par une dose non négligeable équivalente à plusieurs semaines de radioactivité naturelle.Il y a plus de cancers de la thyroïde car nous savons mieux les diagnostiquer

Le bilan sanitaire de l’accident de Tchernobyl est très difficile à établir. Le territoire français ayant été exposé à des niveaux faibles de radioactivité, il est très compliqué de lier les dépôts radioactifs causés par Tchernobyl avec une explosion du nombre de cancers, et notamment du cancer de la thyroïde, cette glande située à la base du cou fixant l’iode radioactif émis lors d’accidents nucléaires.

Ce cancer, relativement rare il y a 25 à 30 ans, a beaucoup augmenté depuis, en France et dans le monde, atteignant dans l’Hexagone une progression annuelle des cas de 7 %. En 2015, on a diagnostiqué 10 100 nouveaux cas de cancers de la thyroïde (7 317 chez les femmes et 2 783 chez les hommes), selon l’Institut de veille sanitaire (InVS).

Si l’augmentation de ce cancer est indéniable, une grande partie des nouveaux cas n’est due ni au nuage radioactif ni à la radioactivité, mais à l’amélioration des diagnostics : nous détectons plus et mieux de cancers de la thyroïde qu’avant. La glande thyroïde est mieux et plus régulièrement surveillée et plusieurs examens permettent de dépister ce cancer de façon précoce, précise et complète. En France, l’InVS estime que 59 % des nouveaux cas de cancer de la thyroïde chez les hommes et 68 % chez les femmes sont directement dus à l’amélioration des diagnostics.

Les observations cliniques indiquent d’ailleurs que les populations recourant à plus de soins sont le plus touchées par l’augmentation des cas de thyroïde, confirmant la thèse du surdiagnostic : plus on diagnostique les populations, plus on trouve de cas de petits cancers de la thyroïde, qui ne mèneront d’ailleurs pas forcément à une expression clinique et donc pathologique.

image: http://s1.lemde.fr/image/2016/04/26/534×0/4908960_6_5883_taux-de-cesium-137-releves-en-france-en-mai_6aea6a5ad390a95d6e809d66cb774bd7.png

Taux de césium 137 relevés en France en mai 1986.

Taux de césium 137 relevés en France en mai 1986. IRSN

Le nuage radioactif de Tchernobyl a-t-il pu provoquer des cancers ?

C’est possible. L’InVS estime que, statistiquement, Tchernobyl a pu provoquer dans l’est de la France entre 7 et 55 cancers de la thyroïde entre 1991 et 2015. Mais il rappelle que dans une population non exposée aux facteurs de risque connus, l’incidence spontanée du cancer serait d’environ 900 cas. Cela signifie que le nombre de cancers directement imputables à Tchernobyl est trop faible pour qu’on puisse clairement faire un lien.

D’autant que les départements français les plus touchés par ce cancer ne sont pas ceux ayant reçu les doses les plus importantes de matière radioactive en mai 1986. Le Bas-Rhin et le Haut-Rhin présentent tous les deux une incidence faible du cancer de la thyroïde alors même qu’ils ont été parmi les plus touchés par les dépôts radioactifs. A l’inverse, la Gironde ou la Vendée n’ont été que très peu touchées par le nuage mais présentent tout de même plus de cas de cancer de la thyroïde.

l’InVS souligne par ailleurs que l’augmentation des cas de cette pathologie a commencé au début des années 1980, avant l’accident de Tchernobyl, et s’est poursuivi après au même rythme.

Les études de l’InVS ne concluent pas que le lien entre les dépôts dus à Tchernobyl et les cancers de la thyroïde n’existe pas, mais il est pratiquement impossible d’en établir par le biais d’une étude épidémiologique.

Tchernobyl : voici des photos de la ville fantôme 30 ans après la catastrophe nucléaire

Tchernobyl : voici des photos de la ville fantôme 30 ans après la catastrophe nucléaire
Voici ce qu’il reste de la zone dévastée de Tchernobyl aujourd’hui

Il y a presque 30 ans se produisait la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. Le 26 avril 1986, l’augmentation de la puissance du réacteur n°4 de la centrale entraînait une explosion et la libération d’importantes quantités d’éléments radioactifs dans l’atmosphère. Dans les jours qui suivirent l’explosion, près de 130.000 personnes ont dû être évacuées de toute urgence. Ces gens ont laissé derrière eux une ville fantôme, qui trois décennies plus tard, semble être restée figée pour toujours dans le temps.

Tchernobyl, trente ans après: «Ma relation à la vie a changé», raconte Natalia Manzurova, liquidatrice

TEMOIGNAGE Aujourd’hui retraitée, la chercheuse a travaillé quatre ans et demi à Tchernobyl, la centrale nucléaire ukrainienne victime d’une catastrophe le 26 avril 1986…

Natalia Manzurova, liquidatrice de Tchernobyl, le 13 avril 2016 à Paris.
Natalia Manzurova, liquidatrice de Tchernobyl, le 13 avril 2016 à Paris. –
* Audrey Chauvet

On le lui dit souvent, et c’est vrai : Natalia a l’air en forme. « C’est parce que vous ne me voyez pas quand je suis allongée à la maison », répond-elle, ses yeux bleus encore rieurs malgré le calvaire qu’elle vit depuis trente ans. Envoyée à l’âge de 34 ans sur le site de Tchernobyl en tant que liquidatrice, Natalia Manzurova a payé le prix fort de ces quatre ans et demi au cœur de la centrale accidentée : un arrêt cardiaque lui a fait frôler la mort et elle a dû subir une ablation de la thyroïde. « Ma relation à la vie a changé. Quand on voit beaucoup de malheur autour de soi, on se désintéresse des choses matérielles, de l’argent. Ce qui devient le plus important, c’est la santé, celles des enfants », témoigne-t-elle.

Techniques de survie en milieu irradié

Aujourd’hui retraitée, elle reçoit, en plus de l’allocation vieillesse, une pension d’invalidité : 300 euros par mois. Elle habite Iekaterinbourg, en Russie, où elle s’est engagée aux côtés de l’association « Planet Nadejd », fondée par l’avocate Nadezda Kutepova pour défendre les droits des victimes d’irradiations. Nadezda, menacée en Russie pour avoir critiqué ouvertement l’énergie nucléaire, a obtenu l’asile politique en France. Natalia l’a rejointe à Paris à quelques jours du 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl pour raconter aux Français quelle fut la vie des liquidateurs, ces travailleurs qui avaient pour mission de nettoyer le site et d’enfouir les déchets radioactifs dans les mois qui ont suivi la catastrophe du 26 avril 1986.

>> A lire aussi : VIDEO. Tchernobyl vu d’un drone trente ans après la catastrophe

« Je travaillais en URSS comme chercheuse dans un institut créé en 1957, après la catastrophe de Maïak. Nous y faisions des recherches sur les radiations et leurs conséquences sur l’environnement. Nous mettions aussi au point des techniques de survie pour l’homme dans des zones contaminées. En 1986, tous les employés de l’institut ont été envoyés à Tchernobyl », raconte-t-elle. Au plus près du réacteur endommagé, Natalia et ses collègues ont pour mission de dresser une carte de contamination de la zone et d’enfouir les déchets radioactifs.

Viols et agressions

Des dizaines de milliers d’ouvriers envoyés sur le site se sont relayés pour éviter de recevoir des doses de radiations trop importantes. « Nous étions complètement pris en charge, transportés, logés, nourris, habillés », se souvient Natalia. Dans l’année qui suivit l’accident, les liquidateurs se succédèrent, par tranches de 15 jours.

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Mais rapidement, une deuxième vague de liquidateurs, employés de manière pérenne, est arrivée : « Mieux valait finir de « brûler » une personne que d’en irradier plusieurs », accuse Natalia. « Si quelqu’un se sentait mal, on faisait des analyses que seul le médecin-chef pouvait consulter. Les gens ne savaient pas. »

Pourtant, à Prypiat, la ville la plus proche de Tchernobyl, un hôpital a été rapidement ouvert. « Les femmes qui étaient enceintes ont quasiment toutes été forcées d’avorter », se souvient-elle. Celles qui travaillaient dans la zone des 30km autour du réacteur ont subi d’autres pressions : « Il y avait environ une femme pour 1.000 hommes. Le harcèlement était omniprésent. Nous n’avions pas le droit de nous déplacer seules dans la zone. Il y a eu des cas de viols et de meurtres ».

« Fukushima, une impression de déjà-vu »

Lorsque Natalia quitte le site nucléaire, à la fin 1990, l’URSS s’est écroulée : elle n’est plus soviétique mais russe et Tchernobyl n’est plus dans son pays. « Il a aussi fallu réapprendre à mettre des jupes, à se coiffer et à se comporter autrement qu’en soldat », sourit-elle. Natalia tombe malade alors que sa fille est encore à l’école, et est diagnostiquée d’aberrations chromosomiques : « Je ne savais pas ce que ça voulait dire. Le médecin m’a expliqué que si j’avais un enfant, il aurait 20 % de risques d’être malformé », poursuit Natalia. Elle n’aura pas d’autre enfant.

Aujourd’hui, elle se dévoue à la sensibilisation aux risques nucléaires et s’insurge contre les gouvernements qui ne tirent aucune leçon du passé : « Quand Fukushima s’est produit, j’ai eu une impression de déjà-vu. J’ai été témoin de la catastrophe de Maïak en 1957, j’ai été liquidatrice à Tchernobyl en 1986 et j’ai l’impression qu’aucune conclusion n’a été tirée de ces catastrophes. Et qu’en conséquence, nous ne sommes pas loin de la prochaine. »

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