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Sous la pression, l’Etat islamique frappe tous azimuts

LE MONDE Allan Kaval (Erbil, correspondance) et Benjamin Barthe (Beyrouth, correspondant)

Des soldats sur les lieux de l’attentat-suicide dans le quartier de Bourj El-Barajneh, à Beyrouth, vendredi 13  novembre.

En l’espace de deux semaines, l’Etat islamique (EI) a réussi à détruire un avion russe en vol, ensanglanter un quartier chiite de Beyrouth et semer la terreur dans les rues de Paris. Trois crimes de masse, en quinze jours, contre trois pays différents. Ce tir groupé, hautement spectaculaire, réalisé au moment où son sanctuaire syro-irakien commence à s’effriter, atteste que l’organisation djihadiste change de dimension et de tactique.

Pour compenser ses reculs à l’intérieur, conséquence des bombardements américains et des offensives kurdes, elle se projette de plus en plus vers l’extérieur. Cela constitue une inflexion de son credo fondateur qui privilégie la lutte contre « l’ennemi proche » – les chiites et les régimes arabes « impies » – dans le but de s’emparer d’un territoire et d’y restaurer le « califat » islamique. Une feuille de route mise en œuvre entre 2013 et 2014, avec l’éviction des rebelles anti-Assad du nord-est de la Syrie et la prise de deux grosses villes irakiennes, Fallouja et Mossoul, d’où le chef de l’EI, Abou Bakr Al-Baghdadi, s’est proclamé calife.

En élargissant aujourd’hui son éventail de cibles, l’organisation se mondialise et se rapproche d’Al-Qaida, son concurrent, dont la lutte contre « l’ennemi lointain » – les Etats-Unis et autres pays « croisés » – constitue la marque de fabrique. « C’est un virage tactique, estime Fawaz Gerges, professeur de relations internationales à la London School of Economics et auteur d’une “Histoire de l’Etat islamique”, à paraître en février, en anglais (Princeton University Press). Daech [acronyme arabe de l’EI] doit se venger de ses ennemis pour préserver sa réputation d’invincibilité et continuer à attirer les jeunes sunnites qui forment sa base. Mais son objectif stratégique demeure la construction d’un califat. »

Lire aussi : La presse internationale s’inquiète du changement de stratégie de l’EI

La série noire commence le 31 octobre

Le 26 juin, l’EI avait déjà frappé les esprits. Trois attaques, inspirées ou commanditées par lui, avaient été menées sur trois continents en l’espace de trois heures environ, sans que l’on puisse toutefois conclure à une coordination entre les différents assaillants : un homme décapité dans l’Isère en France, 38 touristes assassinés par un tireur solitaire sur une plage de Tunisie, et 26 fidèles assassinés dans un attentat-suicide contre une mosquée chiite au Koweït.

Cette fois-ci, la séquence terroriste est moins resserrée, mais le bilan humain (presque 400 morts), le niveau de sophistication et la probabilité d’une planification centrale sont nettement plus élevés. La série noire commence le 31 octobre, avec l’explosion en vol de l’Airbus de la compagnie russe Metrojet, reliant Charm El-Cheikh à Saint-Pétersbourg. Les 224 passagers périssent dans cette tragédie, que la plupart des enquêteurs attribuent à une bombe placée à bord de l’appareil. C’est un saut qualitatif majeur pour la Province du Sinaï, la branche égyptienne de l’EI, qui, mis à part la décapitation d’un expatrié croate, n’avait jusque-là mené que des actions de guérilla contre l’armée régulière.

Puis, le jeudi 12 novembre, deux kamikazes se font exploser dans une rue commerçante du quartier de Bourj El-Barajneh, à Beyrouth, peuplé principalement de chiites, la base sociale du Hezbollah, l’une des bêtes noires de l’EI. Quarante-quatre personnes sont tuées. Le mode opératoire et la cible ne sont pas nouveaux pour le Liban. Mais pour l’EI, c’est une première. Les précédents attentats-suicides anti-chiites dans le pays du Cèdre avaient été perpétrés par des épigones d’Al-Qaida, comme le Front Al-Nosra ou les Brigades Abdallah Azzam.

Les progrès réalisés depuis la première action « à l’étranger » de l’EI – dans le Musée juif de Bruxelles, en mai 2014 – sont fulgurants.

Dernier acte en date : le bain de sang de Paris. Trois équipes, au moins sept participants et six sites frappés, dont les abords du Stade de France, à Saint-Denis, où se trouvait le président de la République. Les progrès réalisés depuis la première action « à l’étranger » de l’EI – l’assassinat de quatre personnes dans le Musée juif de Bruxelles, en mai 2014, par le Français Mehdi Nemmouche – sont fulgurants.

Sur la défensive

Ce déchaînement de violences tous azimuts s’explique par le fait que, dans leur fief syro-irakien, les disciples d’Abou Bakr Al-Baghdadi sont sur la défensive. Le flanc nord du califat a été enfoncé par des forces à dominante kurde, soutenues par l’aviation américaine, qui ont repris Tal Abyad, un sas de ravitaillement sur la frontière avec la Turquie, puis ont avancé dans la région d’Hassaké et se sont emparées vendredi de Sinjar, une ville irakienne occupée par les djihadistes depuis l’été 2014. Cette dernière perte coupe l’axe reliant Mossoul à Rakka, les deux « capitales » de l’EI. Privé de sa capacité offensive par la surveillance aérienne américaine, l’EI riposte à l’étranger.

Il s’expose, ce faisant, à des bombardements encore plus massifs. Mais le risque semble calculé. La capacité des forces kurdes à avancer plus au sud, dans des zones de peuplement arabe, comme Rakka, en Syrie, est limitée. Côté irakien, les carences de la coopération entre les peshmergas kurdes et les forces du gouvernement central, ainsi que la coloration chiite de ces dernières, empêchent la reconquête de Mossoul. Sans accompagnement sur le terrain, une intensification des frappes a peu de chance de produire des résultats décisifs. « Depuis août 2014, les Etats-Unis ont mené 8 000 bombardements en Irak et en Syrie, tué 15 000 combattants, et pourtant l’EI est toujours là, constate Fawaz Gerges. Selon les chiffres du renseignement américain, les djihadistes continuent à recevoir le renfort d’environ 700 volontaires étrangers chaque mois. »

Les centres de pouvoir de l’EI sont donc, pour l’instant, préservés, et les territoires attenants sous contrôle. Ces espaces constituent une source de revenus et un outil permettant d’entretenir le projet idéologique du califat. « Le fait que Daech recoure de plus en plus à des attaques à l’étranger ne signifie pas qu’il a renoncé à bâtir son califat, insiste Hassan Hassan, analyste à Chatham House et co-auteur de l’Etat islamique : au cœur de l’armée de la terreur, avec Michael Weiss (Hugo Doc). Au contraire, les deux axes fonctionnent de pair et se renforcent l’un l’autre. »

Lire aussi : La crainte d’un nouveau front ouvert au sud de la Libye

Attentats de Paris: que signifie le changement de stratégie de Daech

 Catherine Gouëset

attentats-paris-bataclan_5463158Des pompiers évacuent un homme à proximité de la salle de concert du Bataclan, où plusieurs dizaines de personnes ont trouvé la mort le 13 novembre 2015.  DOMINIQUE FAGET / AFP

La pratique d’attentats d’envergure contre les grandes puissances constitue une nouveauté pour le groupe Etat Islamique. Comment analyser cette inflexion? Eléments d’analyse.

Changement stratégique, signe de faiblesse? Que signifie la montée en puissance des attaques terroristes de Daech à Paris, au Liban, contre un avion russe en Egypte, et en Turquie ? Le groupe Etat islamique s’est distingué d’Al-Qaïda, jusqu’à présent, en se consacrant à contrôler des territoires, à bâtir un Etat, le « califat« , plus qu’à perpétrer des attaques anti-occidentales.

>> Suivez les événements en direct après les attentats de Paris

« Dans la hiérarchie de ses ennemis, l’Iran ou les chiites étaient des cibles prioritaires par rapport aux occidentaux », relève Romain Caillet, spécialiste de la mouvance djihadiste interrogé par L’Express. Certes, le mouvement a, depuis le début, mis en scène des actes barbares contre des cibles occidentales, en particulier des otages. Mais il n’avait pas exercé d’attaques massives, coordonnées, comme celles du 11 septembre 2001, de Madrid en 2004 ou de Londres en 2005, revendiquées par Al-Qaïda. Ces attaques n’avaient en revanche pas épargné les habitants des territoires sous son contrôle ou limitrophes, qu’ils soient chiites, en Irak ou en Arabie Saoudite, kurdes ou yézidis en Irak, mais également sunnites, comme les dizaines de membres de tribus rétives à sa domination, exécutés dans ce pays.

Une préparation centralisée ou « franchisée »?

Pour Hassan Hassan, co-auteur de État Islamique. Au coeur de l’armée de la terreur, et chercheur associé à la Chatham House de Londres, l’EI a une stratégie double. A la fois « bâtir un état dans son califat autoproclamé, et dans le même temps, prendre la place d’Al-Qaïda comme leader du djihad global mondial », explique-t-il à l’agence de presse AP. « Ils veulent montrer qu’ils sont la nouvelle organisation dont il faut être membre. L’ancienne organisation est sur le déclin. »

Pour le moment, ces attaques spectaculaires ont été revendiquées par Daech, mais il est trop tôt pour déterminer si elles ont été décidées et organisées depuis le centre de l’organisation, ou si elles sont le fait de « franchisés », plus ou moins autonomes, qui se sont contentés d’appliquer la consigne d’attaquer les « croisés » sur leur sol.

Une réplique aux interventions militaires occidentales…

Cette nouvelle stratégie est peut-être un moyen de dissuader les grandes puissances de poursuivre leur engagement en Syrie et en Irak, avance The Economist. Pour Romain Caillet, le changement de stratégie de l’EI ne date pas de ces derniers jours. Il remonte à l’automne 2014: « C’est après les premières frappes occidentales, à l’été 2014, que le mouvement est passé d’une logique locale à une logique globale. Fin septembre 2014, Abou Mohamed el-Adnani, porte-parole de l’EI, a alors appelé les sympathisants du groupe à frapper les pays de la coalition. Depuis, plusieurs groupes djihadistes régionaux ont fait allégeance à l’organisation. Des opérations de cette ampleur ne se préparent pas en un jour. » Dans Politico, Graeme Wood, chercheur au Council on Foreign Relations, estime que ce changement de stratégie pourrait s’avérer contreproductif. Ces attaques d’ampleur risquent de renforcer la mobilisation des grandes puissances contre l’EI et d’entraîner sa perte. Graeme Wood n’exclut pas que les dirigeants à Raqqa soient embarrassés par les agissements de leurs partisans en Europe.

… aux difficultés de recrutement?

Le changement de mode d’action de l’EI pourrait aussi s’expliquer par ses difficultés de recrutement depuis que la Turquie a fermé ses frontières aux candidats au djihad -après les attaques menées sur son sol, à Suruç et à Ankara-, mais aussi depuis que les forces kurdes de l’YPG contrôlent une bonne partie des 1600 km de frontières de la Turquie avec l’Irak et la Syrie. « En conséquence, les recruteurs en ligne de l’EI encouragent de plus en plus ses partisans à rester et planifier des attentats dans leurs pays respectifs, plutôt que d’entreprendre le voyage vers la Syrie », suppose The Economist. L’organisation ne craint en tout cas pas de « gaspiller » ses recrues dans ces attaques kamikazes. « Ils ont cette grande capacité, que n’a plus vraiment Al-Qaïda, à gâcher du personnel », indiquait le juge Trévidic dans une interview au JT de France 2, dimanche. »

Une réaction après une série de revers?

Certains observateurs voient dans ces attaques une riposte aux revers subis par l’organisation djihadiste, notamment face aux combattants kurdes ou irakiens soutenus par les frappes militaires occidentales (à Kobané, Tall Abyad ou Tikrit), relève l’agence de presse AP: « Pardon Paris pour ces vilains méchants qui ont tué des Parisiens civilisés et pacifiques, tandis que vos beaux avions et vos bombes modernes tuent les méchants enfants arabes », a d’ailleurs réagi un dirigeant de l’EI sur le site al-Battar. Gharib al-Ikhwan, un idéologue de l’EI a, de son côté, déclaré récemment que « chaque mort dans la nation islamique entraînera une réaction immédiate, décisive et horrible », ajoute l’AP. Mais « il n’est pas impossible, estime Romain Caillet, que ces actions aient été planifiées de longue date, et que l’EI ait choisi le moment géopolitique propice pour les mettre en oeuvre ».

Ce changement de stratégie peut-il être le début de la fin de Daech, comme l’évoque Graeme Wood? Après l’échec de la « guerre contre le terrorisme » lancée en Afghanistan en 2001 et en Irak en 2003, ni les Américains ni les Européens ne sont, pour le moment, désireux de s’engager militairement dans la région autrement que via des frappes aériennes. Or si, en 2001, les occidentaux ont réussi à déloger, par le biais d’une opération militaire majeure, les talibans du pouvoir à Kaboul, « ils n’ont aucunement affaibli Al-Qaïda, constate Romain Caillet. Le groupe djihadiste a, au contraire, étendu son emprise depuis lors. La seule force qui a réussi à affaiblir Al-Qaïda a été l’EI, une organisation encore plus radicale. »

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