Après sept mois de mobilisation, elles ne pouvaient manquer leur Journée mondiale. Etudiante, jeune diplômée ou profession libérale : à chaque sage-femme ses revendications.

 Mélody Locard - Le Nouvel Observateur Mélody Locard – Le Nouvel Observateur

Sifflets, blouses, banderoles, écharpes… Elles prennent les mêmes armes, avancent les mêmes revendications et parcourent le même trajet : de la place Denfert-Rochereau (14e) au ministère de la Santé (7e).

Pour le septième mois consécutif, les sages-femmes insatisfaites des solutions avancées par Marisol Touraine au mois de mars dernier, ont revendiqué une nouvelle fois un statut en dehors de la fonction publique hospitalière (FPH). Une manifestation à l’initiative de l’ONSFF, syndicat des sages-femmes.

« Stop au paternalisme des médecins ! »

Lucie Girard, 28 ans. Exerce dans le privé depuis deux ans. Gagne 2000 euros par mois, pour une moyenne de 35 heures par semaines.

Elle a toujours voulu être sage femme. Sa mère lui a même raconté qu’à quatre ans, elle répétait sans cesse : « Je veux aider les mamans à mettre au monde les bébés. »

> Est arrivée place Denfert-Rochereau en métro, des Hauts-de-Seine.

« J’ai commencé par passer le concours de médecine. J’ai été classée. Après quatre ans d’études, j’ai obtenu mon diplôme de sage femme. J’estime avoir fait mes preuves. Mais non, ça ne suffit pas. Nous ne sommes toujours pas reconnus. J’ai l’impression qu’on nous considère comme des paramédicaux. Ce n’est pas péjoratif, mon frère est lui-même infirmier. Mais on doit enfin reconnaître officiellement nos responsabilités. Parce que dans les faits, nous en assumons déjà plus que ce que nous devrions.

La preuve : au sein de l’hôpital où j’exerce, nous avons décidé de nous limiter aux prérogatives telles qu’elles sont exposées dans les textes. On a donc arrêté tout ce qui relevait de la pathologie. Les médecins râlaient parce qu’ils étaient débordés.

« Independent woman »

Aujourd’hui, nous ne pouvons pas travailler correctement. Que ce soit pour les prescriptions ou pour les actes, nous devons toujours passer par les médecins. Aucune autonomie. Je me sens totalement bloquée, bridée, freinée.

Je ne rejette pas la hiérarchie mais nous sommes sous le joug des médecins. Certes, ils ont plus de savoirs, mais on nous maintient au plus bas niveau : nous n’avons pas accès à la recherche par exemple. Une collègue a même dû faire signer son mémoire par un médecin alors qu’une sage-femme aurait été plus légitime… Autre exemple : pour progresser, j’ai dû me payer mes formations moi-même, sous prétexte que ça ne correspondait pas directement à mon rôle dans le service. Nous sommes chapeautés en permanence par les médecins. Comme si nous n’existions pas en tant que tels.

« La sage-femme, elle est bien gentille… »

Il ne faut pas se leurrer, la discrimination vient aussi de notre genre. Pour beaucoup, nous sommes d’abord des femmes avant d’être sages-femmes. Combien de fois ai-je entendu : ‘Oh ! La sage-femme, comme elle est mignonne, elle est bien gentille !’ Les médecins sont si paternalistes. Et en même temps, ils nous rabaissent. Parfois, cela frôle l’acharnement psychologique. Quand on a tout donné, qu’on a suivi scrupuleusement les consignes et qu’on se prend des remarques blessantes, c’est dur. Pour eux, en gros, c’est ‘sois sage et tais-toi’. On se sentirait protégées et plus solides si on était reconnues, au même titre que les dentistes ou les pharmaciens.

L’avenir

On se pose toujours des questions à un moment donné de notre carrière, c’est humain. Mais je remarque que mes collègues hésitent de plus en plus tôt à rester dans le métier. Moi, je commence à me demander si je vais pouvoir continuer longtemps dans l’état actuel des choses. Dans dix ans, j’aimerais exercer pour moitié en hôpital et continuer les accouchements, et pour l’autre moitié en libéral, pour pouvoir suivre les patientes et les préparer à la naissance.  »

« Il y a de la place pour tous : gynécologues et sages-femmes »

Pascale Ressouche, 51 ans. Syndiquée depuis ses 28 ans, elle est aujourd’hui porte-parole de l’Organisation Nationale Syndicats Sages Femmes (ONSFF) en Auvergne. Après être passée par les milieux hospitalier et clinique en Rhône-Alpes, en Auvergne puis sur l’île de la Réunion, elle est revenue s’installer en libéral à Riom (Puy-de-Dôme).

> Est arrivée en car accompagnée de consoeurs et confrères, d’Auvergne

Sur l'écharpe : "Sage-femme, 1er recours"

« Depuis ma première année d’exercice je n’ai jamais vu une telle mobilisation. Pourtant depuis 1986, on manifeste à peu près tous les 10 ans… En 2001, notre mouvement n’a duré que quelques jours, parce qu’on a rapidement eu gain de cause. Mais nous n’en avons jamais assez : à chaque fois, on avance seulement d’un tout petit pas.

Quand j’ai commencé, je gagnais l’équivalent de 7 euros pour une consultation. Je sentais déjà que je me lançais dans un métier non reconnu. Vingt ans après, je gagne un peu plus – 25 euros en moyenne la consultation – mais sans être davantage reconnue.

« Réclamons l’émancipation »

Nous les sages-femmes, n’avons jamais pu faire notre métier entièrement. Le milieu médical est très cloisonné. Trop. Les médecins sont les chefs, ils aimeraient qu’on soit à leurs ordres en permanence. Mais non. Réclamons l’émancipation !

Cela passe par la revalorisation salariale, mais aussi par le droit à être « premier recours ». Nous voulons devenir un automatisme pour les femmes. Qu’elles aient pour habitude d’aller consulter une sage-femme sans passer par un médecin ou par l’hôpital. Comme si elles prenaient rendez-vous avec un dentiste ou un gynécologue.

On pourrait mettre en place une consultation annuelle pour les jeunes filles, dès leurs 16 ans. Toutes les adolescentes ne consultent pas un gynécologue. Par manque de moyen mais aussi par peur, parfois. Les sages-femmes bénéficient d’une image plus humaine, plus facile d’accès. Le gynécologue se chargerait toujours des pathologies, et nous de la physiologie. Avoir un statut à part entière officialiserait notre rôle. Nous serions donc plus visibles. En Suède, on compte une sage-femme pour une femme enceinte. En France, on s’occupe de trois ou quatre patientes différentes.

Aujourd’hui, les ministères, les agences régionales de santé, les politiques ne nous reconnaissent pas. Il est difficile de faire porter notre voix sans statut propre.

Et l’avenir ? Dans quinze ans, je serai à la retraite. Mais je me bats pour les femmes et les générations futures. »

 « Etudiants sage-femme : aucune aide du Crous »

Maeva, 21 ans. Après une année de médecine, classée 420e sur 2.600 élèves, elle est entrée à l’école de sage-femme à Nancy. Elle est aussi vice-présidente de l’association des étudiants sages-femmes de la ville.

Elle a choisi ce métier simplement « parce que c’est le plus beau du monde ».

> Est arrivée de Nancy avec une douzaine d’élèves, en train.

Les étudiants sages-femmes de Nancy

« Nous aussi on se bat pour notre statut. On voudrait être intégrés aux autres formations de l’Université et avoir par conséquent les mêmes droits que les étudiants. Aujourd’hui, nous ne touchons aucune aide du Crous : zéro pour le logement, zéro pour les transports, zéro bourse. Tout nous vient du conseil régional, doté de beaucoup moins de moyens que le Crous.

Lorsqu’on est en stage : aucune gratification. En première année, nous avons 10 semaines de stage. En deuxième année, 6 mois. Tout ceci payé zéro euro, alors que les étudiants infirmiers par exemple, ont droit à 21 euros de gratification.

La mobilisation dure, me fatigue parfois mais en tant que vice-présidente de l’association des étudiants, je me devais d’être là. Il y a beaucoup d’inquiétude. On a tous rencontré des sages-femmes qui ont fait des ‘burn out’. Lors de mon dernier stage, une collègue revenait tout juste d’arrêt maladie parce qu’elle était en dépression. Je sais qu’il va falloir avoir les nerfs solides.

Avant de me lancer dans ces études, je n’étais pas au courant de toutes les problématiques du métier. J’y ai été sensibilisée quand je me suis impliquée dans l’association. Mais pour l’instant je suis surtout préoccupée par avoir du boulot ou pas ! La seule chose que je sais c’est que je vais avoir mon diplôme. Pour l’avenir, rien n’est moins sûr. Je pense qu’on devra faire avec ce qu’on a et on n’aura pas le choix. »

Propos recueillis par Mélody Locard, le 5 mai 2014 – Le Nouvel Observateur

Publicités