INTERVIEW – Le sociologue Erwan Lecœur décrypte le discours électoral des candidats frontistes…

Le Front national est à la fête. Rarement le parti aura rencontré un tel succès aux élections locales. Après la victoire de Steeve Briois dès le premier tour à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), le FN peut espérer ajouter une quinzaine de villes à son escarcelle. Et c’est là le cœur de la stratégie de Marine Le Pen: conquérir le pouvoir à l’échelle locale.

Aujourd’hui, le FN veut prouver qu’il est capable d’être un bon gestionnaire municipal, et ainsi faire oublier les catastrophes de Toulon, Vitrolles ou encore Orange après les élections municipales de 1995. Vingt ans plus tard, le Front national a-t-il changé? Erwan Lecœur, sociologue, politologue spécialiste des questions d’extrême droite et auteur du Dictionnaire de l’extrême droite, nous livre son analyse des promesses de campagne des candidats frontistes.

A l’unisson, les candidats frontistes proposent de renforcer les effectifs de la police municipale et d’investir dans l’achat de caméras de vidéosurveillance. Pour les villes concernées, est-ce vraiment utile?

Pour ce qui est de la vidéosurveillance, c’est surtout aux sociétés qui vendent ces caméras que cela va être utile! A Londres, il y a un nombre incalculable de caméras et personne pour visionner les images. En matière de sécurité, le programme du FN est inefficace. Ce qu’ils cherchent à faire, c’est redonner corps à une vision de guerre civile qui est imaginaire! Il capitalise en jouant sur les peurs des gens.

Marc-Etienne Lansade, candidat FN à Cogolin (Var), déclare dans son programme électoral: «Nous n’avons plus d’argent pour faire du social dont nous ne maîtrisons pas les destinataires, et nous ne pouvons plus appliquer la préférence nationale». Le FN peut-il mener une véritable politique sociale?

Encore une fois, ce que le Front national cherche avec ce scrutin, c’est d’être élu, conquérir le pouvoir petit à petit à l’échelon local. Et la politique du FN en matière de logements sociaux obéit à cet objectif. Traditionnellement, l’électorat du parti ne veut pas qu’il y ait de logements sociaux, synonymes pour eux de pauvreté et d’immigration, à côté de chez eux.

Le Front national d’aujourd’hui est-il différent de celui d’il y a vingt ans?

Pas vraiment. A vrai dire, Marine Le Pen a adopté la stratégie choisie par Bruno Mégret il y a vingt ans, au lendemain de la scission avec le parti alors dirigé par son père. L’objectif est clair: faire imploser la droite traditionnelle et se réclamer du statut de parti d’opposition. Et comme Jean-Marie Le Pen, qui a choisi sa fille pour lui succéder à la tête du Front national, Marine Le Pen souhaite placer ses proches au pouvoir, à commencer par son compagnon Louis Alliot, candidat à la mairie de Perpignan, ou encore son vice-président Florian Philippot, à Forbach. La seule évolution réside dans le discours, plus policé, au service de la campagne de dédiabolisation du FN menée par Marine Le Pen. Mais au fond, les idées restent exactement les mêmes: jouer sur les peurs des gens, et cela n’a pas changé aujourd’hui.

A deux jours du second tour, peut-on déjà parler de succès électoral pour le Front national?

Lorsqu’on analyse les chiffres, le FN fait aujourd’hui à peine mieux que le score réalisé aux municipales de 1995. Aujourd’hui, la moitié des électeurs votent véritablement pour un candidat en connaissant son programme. Le Front national recueille les votes contestataires. Plutôt qu’au succès du FN, c’est plutôt à la décomposition du champ politique français que nous assistons. Et la déconfiture du Parti socialiste et de l’UMP profite aux petits partis. Le FN prend sa part du gâteau, mais pas plus que le Front de gauche ou Europe Ecologie-Les Verts, qui a réalisé un très bon score à Grenoble.

Propos recueillis par Anissa Boumediene
Publicités